Irak : d’un conflit à l’autre, les blessures psychologiques de la population augmentent

Irak : d’un conflit à l’autre, les blessures psychologiques de la population augmentent

Vendredi 16 juin 2017 — L'histoire irakienne récente a été marquée par de nombreux conflits et plusieurs générations ont grandi dans des camps, dans les décombres de leurs villes natales ou au sein de familles déchirées. Dans le camp de déplacés d’Amriyat Al Fallujah où vivent plus de 50,000 personnes, MSF panse les plaies visibles et invisibles de ces Irakiens qui ont pour la plupart tout perdu.
 

Lorsque le groupe État islamique prend le contrôle du gouvernorat d'Al Anbar en 2014, des milliers de personnes sont obligées de fuir. Trois années plus tard, de nombreuses familles vivent encore dans des camps. Dans celui d’Amriyat Al Fallujah, MSF a ouvert une clinique où deux équipes travaillent de concert : une première traite les blessures physiques des déplacés et une seconde - composée de quatre psychologues et d'un psychiatre - s'occupe de leurs blessures psychologiques.
« Les Irakiens ont traversé de multiples événements traumatisants au fil des ans », explique Melissa Robichon, psychologue pour MSF et responsable des activités de santé mentale dans le camp d'Amriyat Al Fallujah. « Quand ils nous racontent leur histoire, ils commencent souvent en 2003. Depuis, la violence et la guerre ne les ont jamais quittés. »
De nombreux Irakiens ont perdu des proches. Ils n’ont cessé de craindre pour leurs vies, coincés dans leurs maisons, manquant de nourriture ou incapables de rassurer leurs enfants effrayés. Et bien qu'ils soient en sécurité une fois dans le camp, leur avenir n’en demeure pas moins incertain. Sur place, la vie est difficile : les corps sont exposés à un climat extrême, il n'y a pas d'emploi et les déplacés ne peuvent pas rentrer chez eux. Beaucoup n'ont même plus de maison car elles ont été détruites lors des combats.


« Je veux rentrer à la maison »
Rasul a huit ans. Originaire de Falloujah, le garçon vit dans le camp d'Amriyat Al Fallujah avec sa famille. Il y a quelques jours, il a été blessé. « Je jouais à côté du poêle pendant que mon père le remplissait d’essence. Il a pris feu d’un coup et des flammes m’ont brûlé aux jambes ». Après huit jours d'hospitalisation, Rasul n’a qu’un seul souhait : quitter le camp. « Ici je m’ennuie - je veux rentrer à la maison », ajoute-t-il.
Lorsque les combats se sont intensifiés à Falloujah, sa famille n’a eu d'autre choix que la fuite. « Nous avons tout laissé sur place », explique sa mère, Bushra. « Je ne sais pas ce qui est arrivé à la maison et à nos affaires. Nous ne pouvons pas retourner dans notre quartier car je pense que les militaires sont en train de le déminer. »
Comme beaucoup d’autres, la famille de Bushra a été déchirée par le conflit. « Mon oncle et un cousin ont été tués. Mes soeurs et mes frères ainsi que leurs familles sont tous dans des camps différents. Certains sont près de Bagdad, d'autres au Kurdistan irakien. On se retrouvait souvent, mais maintenant je ne peux presque jamais leur parler. »
 

Hommes, femmes, enfants : personne n’est épargné

La violence, les déplacements, la séparation d’avec les proches, sont quelques-uns des nombreux facteurs qui peuvent entraîner des problèmes psychologiques, selon la psychologue. « La situation affecte tout le monde, mais de différentes manières. Nos patients masculins se plaignent d'un sentiment d'inutilité. Ils sont stressés car ils ne peuvent subvenir aux besoins de leurs familles et parfois ils expriment leur détresse psychologique par de l’agressivité ».
Les femmes sont particulièrement marquées par la rupture du lien social causée par des années de conflit et les déplacements à répétition. « Celles qui sont ici sans leurs maris deviennent très isolées. Elles ne peuvent pas marcher dans le camp sans être accompagnées », ajoute-t-elle.
Chez les enfants et les adolescents, les traumatismes psychologiques peuvent avoir un impact significatif sur le développement à long terme, entraînant parfois des problèmes pour gérer des émotions fortes, des difficultés d'apprentissage et des comportements dangereux pour leur santé.
« L'impact peut durer des années », explique Melissa. « Comme les enfants et les adolescents ne peuvent pas demander de l'aide eux-mêmes, nous essayons de les contacter via de nos travailleurs communautaires qui visitent les écoles et les espaces dédiés aux enfants dans les camps. Nous sensibilisons également les parents pour qu’ils identifient les symptômes de traumatismes psychologiques chez les enfants. »


L'importance du soutien psychologique
La clinique de MSF dans le camp d'Amriyat Al Fallujah est l'un des rares établissements de santé du gouvernorat d'Al Anbar à offrir des soins psychiatriques et psychologiques. Alors que les besoins sont énormes, Al Anbar est une zone négligée, l'attention étant actuellement concentrée sur Mossoul. Mais, comme à Mossoul, la population d'Al Anbar a subi d’intenses violences au cours des dernières années, laissant des milliers de personnes avec des cicatrices physiques et psychologiques.
« Les besoins de soins de santé mentale sont évidents vu le nombre de patients et la gravité de leurs traumatismes mais il existe de nombreux défis, y compris la stigmatisation qui entoure les troubles psychologiques. Beaucoup de personnes qui pourraient bénéficier d'un traitement ne rejoindront pas le programme de peur de ce que la communauté pourrait penser. Il y a aussi une pénurie de psychiatres et de psychologues en Irak, et nous nous efforçons de former notre personnel irakien. Certains d'entre eux ont également leurs propres traumatismes. Ils sont originaires des mêmes endroits que les déplacés et ont traversé des évènements similaires ».
Dans un pays où les besoins sont immenses, où il y a pénurie de psychologues et de psychiatres et où des générations portent les stigmates de la guerre, le développement d'un solide système de soins en santé mentale requiert du temps et des efforts, mais sera essentiel pour les futures générations.